Louis-Ferdinand CÉLINE - Voyage au bout de la nuit
1932
Engagé volontaire en 1912, médaillé militaire puis gérant de plantation en Afrique, rédacteur médical et conférencier, médecin pour finalement éclore écrivain. En 1932. Né le 27 juin 1894 à Courbevoie, Céline met un terme à son odyssée sur les hauteurs de Meudon le 30 juin 1961, victime d’une rupture d’anévrisme. Entre ces deux pôles, la banlieue et le monde, Douala, Clichy, Baden-Baden, Sigmaringen et Copenhague. Blessé par balle en 1914, sous le coup d’un mandat d’arrêt en 1945, condamné par contumace en 1950 et frappé d’indignité nationale, amnistié l’année suivante par les militaires, Louis-Ferdinand Destouches, de son vrai nom, finit par ouvrir un cabinet médical en 1953 entouré d’animaux, de quelques amis fidèles et d’une maigre clientèle.
Il a déjà signé cinq romans, Voyage au bout de la nuit (1932), Mort à crédit (1936), Guignols Band I (1944), Casse-Pipe (1949), Féerie pour une autre fois I (1952), et quatre pamphlets, Mea Culpa (1936), Bagatelles pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938) et Les Beaux draps (1941), ces derniers désormais introuvables puisque impubliables. Auteur de génie et collabo, adulé ou haï, considéré comme l’égal de Rabelais mais d’un antisémitisme haineux, écrivain d’importance et homme maudit, Céline-Destouches a écrit le meilleur et éructé le pire, inventé un style « parlé écrit » et élucubré, dans les années trente, sur ce qu’il pensait être la décadence d’une société française gangrenée, délire-t-il, par le Juif, le Communiste et le Franc-maçon.
Ses thuriféraires sont aussi nombreux et passionnés que ses détracteurs, son œuvre puissante traverse les scandales quand sa double vie bancale se heurte aux portes du tribunal. Jugé mais reconnu, atrabilaire et perfectionniste, Destouches et Céline forment un personnage protéiforme et dérangeant, virtuose de la phrase en exil dans ses souvenirs et ses fantasmes, ses saillies et ses inventions, ses aigreurs et ses humiliations jamais refermées. Mais toujours les tripes à l’air.
« J’ai écrit pour me payer un appartement », assure-t-il. Impossible à croire. Louis-Ferdinand Destouches commence par se trouver un pseudonyme, Céline, en hommage à sa grand-mère disparue quand il avait dix ans. En avril 1932, gonflé d’orgueil, il poste son premier manuscrit aux éditions Gallimard avec ce mot : « C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette œuvre sans pareil. » Il a raison. Enfin presque. Sauf que c’est Denoël qui l’accepte ; sauf que le jury du Goncourt le lâche au dernier moment et lui préfère, le 7 décembre, un dénommé Guy Mazeline pour un ouvrage sans grâce, Les Loups. Le petit royaume des Lettres françaises d’alors n’a pas manqué l’occasion de se ridiculiser.
Voyage au bout de la nuit a été traduit dans toutes les langues et les ventes se comptent en millions d’exemplaires. Une première veine née de Voyage se prolonge jusqu’à Casse-Pipe (1949). La seconde partie s’ouvre en 1952 et comprend Féerie pour une autre fois I et II, Normance, D’un château l’autre, Nord et Rigodon, autant de romans qui creusent le sillon d’une ambition créatrice jamais abandonnée.
Il est des incipits fameux. Celui-ci peut certainement être considéré comme le plus célèbre de la langue française : « Ça a débuté comme ça. » Rien que pour cette phrase, la première, des corrections par dizaines jusqu’au moment de valider la copie. Précision maniaque de l’artiste additionnant, retenant, modifiant ; travail minutieux d’un musicien des mots. En inventant un style, le sien, Céline a décorseté l’écriture, brisé les carcans de la syntaxe classique, dégagé tellement de perspectives.
À ce titre, Voyage au bout de la nuit marque la littérature comme on date l’Impressionnisme à partir du Soleil levant de Claude Monet. Ponctuation systématisée, argot recyclé… « J’écris comme je parle, précise l’auteur. Je me donne du mal pour rendre le « parlé » en écrit, parce que le papier retient mal la parole. » Céline condense ainsi l’émotion, privilégie les sensations. Il forme sa langue, la façonne sur le tour, lui redonne vie après chaque point.
Voyage au bout de la nuit n’est pas autobiographique mais l’existence du soldat, du colonial, du conférencier et du médecin Destouches fournit à Céline matière à récit (s). Quelques morceaux d’anthologie ont été moulinés au théâtre et en bandes dessinées, comme par exemple l’arrivée à New York au quatorzième chapitre, sans numérotation d’ailleurs, ou cette chute quelques pages plus tôt qui souligne l’inconfort moral d’une époque troublée autant que le nihilisme d’un auteur qui se confond souvent avec son double : « Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants. »
On ne résume pas Voyage au bout de la nuit. Comme pour Ulysse de Joyce, juste signaler qu’il y a l’avant et l’après, inciter à prendre place dans une odyssée désenchantée, lucide, à la fois populaire et éminemment subtile, une traversée humaine qui prend sa source dans la guerre et se prolonge vers la banlieue, sa misère, sa violence, ses étreintes. Voyage intemporel dans le plus sombre de l’âme porté par l’écriture sous son jour le plus éclatant.